Y a-t-il des ânes dans ce pays ? (suite et fin )

 

J'étais sûr qu'il allait me décevoir et il m'a bien déçu. Lui, c'est le menuisier qui devait me fabriquer ma paire d'ânes. Il me les a promis pour hier, je débarque aujourd'hui. " Bonjour, est-ce que mes ânes sont prêts ?" Ah ! J'ai envie de le tuer !! Mes ânes sont prêts et depuis hier, qu'il me dit.

Mon cœur est brisé et mes espoirs s'effondrèrent, moi qui comptais passer quelques mois à attendre mes ânes et à décrire cette interminable attente sur une longue série de chroniques.

Ils sont prêts et,maintenant, que vais-je faire ? De qui je vais me plaindre et quels articles  je vais pondre, maintenant que par son insoutenable ponctualité, ce satané menuisier m'a privé d'une source intarissable de littérature.

Il ne m'a laissé aucune chance. C'est sans appel. Même pas un petit défaut ou la moindre imperfection pour que je puisse ajouter deux ou trois paragraphes.

Deux ânes, mignons comme tout, bien faits et à la finition irréprochable, me faire ça à moi ?!!!

Deux ânes, faits selon les règles de l'art, en quarante huit heures, en Tunisie, pour quarante dinars seulement, toutes taxes comprises  !

Moi si j'étais l'UTICA ou le CONNECT, voire le CEPEX, je me lancerais volontiers dans l'exportation des ânes.

Deux ânes comme ça, pour 6,5 euros pièce, il y de quoi faire perdre le sommeil aux Chinois !

6,5 euros, c'est à peine le prix d'un miniscule macaron aux mitrailles chez La Durée, à Paris.

Non, sérieux, nous autres Tunisiens, quand nous voulons, nous pouvons. Au moins en matière d'ânes !

Le drame est que nous pouvons mais nous ne voulons pas.

 

Lotfi Ben Sassi

Y a-t-il des ânes dans ce pays ? (3)

 

Je n’ai pas été chercher mes ânes aujourd’hui. J’ai été retenu par une affaire beaucoup plus urgente, bien qu’à mes yeux, il n’ y ait rien de plus urgent que mes ânes.

Du coup, les rôles sont inversés. C’est le menuisier qui, maintenant, doit se dire que les clients n’ont plus de parole et ne tiennent jamais leurs promesses. Je présente mes excuses à monsieur le menuisier, mais demain, promis et juré, je viendrai chercher mes ânes. Ceci à à supposer qu’il les a déjà fabriqués. Le cas échéant, il m’annoncera glorieux : « Ils ne sont pas prêts ! Ce n’est pas de ma faute si tu n’es pas venu les chercher hier ! ». C’est du Kafka tout craché mais je sais qu’il en est capable.

Il se fait tard et je brûle de savoir s’ils sont prêts, mes ânes. J’aurais dû prendre son numéro de portable pour en avoir le cœur net. Peut-être qu’au fond de moi-même, je ne voulais pas gâcher l’occasion de rêvasser encore plus de mes ânes, l’opportunité de faire durer le plaisir.

A la maison, ce soir, soirée thématique : je vais leur raconter une ou deux blagues sur les ânes et citer quelques proverbes. Il y en a tellement, de quoi tenir quelques soirées. Je commencerai par celle-ci, que je l’aime beaucoup : Un âne a dit à son ami l’âne, qu’ils sont conviés à une cérémonie de mariage d’humains. Celui-ci lui répond placidement que ça doit être soit pour porter l’eau ou le bois pour la fête. Un proverbe français traduit très bien cette blague : l’âne porte le vin et boit l’eau.

C’est vrai que l’être humain éprouve un mépris infini envers les ânes. Pourtant il doit beaucoup à l’âne. Comme ça, sans trop chercher, j’évoquerais le crash de l’avion d’Egyptair sur le parc Ennahli, le 31 octobre 1999 (merci Google ) . Il n’ y avait que les ânes pour acheminer les secours au lieu inaccessible du sinistre. C’est dire combien on doit du respect aux ânes. En voiture, deux ou trois fois par jour, je me fais traiter d’âne. Mais par les temps qui courent, c’est un gros compliment que d’être traité d’âne. Je serais par contre rouge de colère si on me traitait d’être humain.

Moi un jour un chauffard mécontent m’a lancé : « Espèce d’être humain ! ». Je lui ai répondu : « Être humain toi-même ! ». Il était mort de honte.

Demain, à la tombée du jour, quand le soleil ira à son ouest, j’irai donc à mon menuisier demander des nouvelles de mes ânes. Je vous tiendrai au courant.

Mais, rassurez-vous, nous avons encore de quoi tenir quelques mois, avant qu'ils ne soient finalement prêts.

S’ils sont prêts, je suis cuit. De quoi vais-je vous entretenir ?

 

Lotfi Ben Sassi

Y a-t-il des ânes dans ce pays ?

 

Je cherche désespérément deux ânes. Impossible de trouver des ânes tout prêts en Tunisie. Finalement, j’ai décidé de les  commander chez le menuisier du quartier. Un âne, j’ai oublié de le préciser, c’est un tréteau, une sorte de V en bois qu’on appelle âne chez nous. Deux tréteaux et un gros carreau de verre fumé et vous avez, aux moindres frais, un beau bureau d’architecte, classe et fonctionnel.

Trop beau pour être vrai ! Il n’existe sur le marché tunisien que d’immenses horreurs en bois et en aluminium doré, kitch et moches, qui en plus coûtent les yeux de la tête. Nous sommes au pays de l’arnaque, on ne le dira jamais assez.

Le menuisier du quartier m’a bien sûr promis de me livrer mes ânes dans quarante huit heures. Voilà deux mois que j’attends. Je me suis alors adressé à un autre menuisier. Le plus honnêtement du monde, il m’a dit qu’il n’a pas de temps pour les ânes. Un troisième menuisier qui a l’air gentil, a enfin daigné accepter ma demande. J’aurai peut-être mes ânes la semaine prochaine. Mais je ne suis pas sûr qu’il tienne parole.

Pourquoi je vous raconte cette histoire d’ânes ? Tout bêtement parce tous ces gens qui parlent matin et soir de crise, de chômage  et de marasme et qui n’arrêtent pas de pleurer de désespoir ne sont pas capables de fournir des ânes au bon peuple.

Ils  veulent gagner beaucoup d’argent et préfèrent ne pas travailler du tout, plutôt que de me faire mes ânes.

Je suis allé, comme ça, par curiosité, sur des sites étrangers. Des ânes, ils en proposent de toutes les races : en bois, en métal, en plastique, petits et grands, sur des pages entières.

Moi je sûr d’une chose : J’aurai mes ânes le jour où les Chinois ou les Coréens nous  enverront des ânes. Point.

Ce jour là,  ils se mettront tous à pleurnicher, syndicats, patronat et institutions voisines en hurlant d’une seule voix : l’âne chinois va tuer l’âne local !

Mais c’est la faute à personne si nous sommes incapables de produire des ânes  et, à bon entendeur, salut !

Lotfi Ben Sassi

Y a-t-il des ânes dans ce pays ? (2)

 

Demain, oui, demain, théoriquement, je récupère mes ânes chez le dernier  menuisier à qui je me suis adressé  ( voir  voir l'article d'hier   ) . Je dis théoriquement, parce que toute ma vie, je n’ai jamais rien reçu à l’heure en Tunisie, sauf peut-être par accident ou à la suite d ‘un malentendu. Mais ce menuisier, a tous ses doigts et c’est vraiment rare pour un menuisier. Avoir tous ses doigts, quand on est  un menuisier, c’est un signe de précision et de forte capacité de concentration. Ce qui m’a rassuré. Oui, jeudi, il va me  livrer mes ânes, je le sens.

En attendant, j’y penserai très fort et le soir, quand je serai couché, j’en rêverai.

Je rêverai de l’âne de Âm Mustapha, le marchand de lait, qui, à La Marsa, tous les matins, nous livrait du lait frais. Il chargeait ses gros tanks de lait sur un âne. Avant d’accepter que Âm Mustapha nous livre du lait sur son âne, maman s’est bien assurée qu’il s’agit bien d’un âne et non d’une ânesse.

Suspicieuse, comme elle était, elle voulait être sûre que ce que nous livre Âm Mustapha  est bien du lait de vache et non point un lait d’ânesse. Si c’était à refaire aujourd’hui, maman aurait changé d’avis, vu qu’en ce moment particulier de l’histoire de la Tunisie, on s’arrache sans état d’âme de  la pisse de dromadaire au petit-déjeuner. D’ailleurs, même le lait soit-disant lait frais qu’on vous refile aujourd’hui sous le manteau, vous croyez c’est un lait de vaches nourries à l’herbe verte comme dans les publicités ? Que nenni ! Ces vaches bouffent dans le meilleur des cas du pain collecté dans les poubelles. Mais ô ! miracle de la nature, la vache bouffe du pain rassis et donne du lait tout blanc ! Une vache, c’est très différent d’une machine. Dans une machine, tu mets du bois, il sort de la sciure, tu mets de la viande, il sort de la viande hachée. Dans une vache, tu mets des ordures, il sort du lait.

Trêve de vaches, retournons à nos ânes…

Demain, peut-être, le menuisier me livrera mes ânes…Demain, je vous le dirai si réellement il me les a faits. Alors, à demain.

 

Lotfi Ben Sassi

Un bouchon, c’est pas si con

 

 

Tous les jours, je me rends au boulot en voiture. Il me faut en moyenne une heure pour parcourir les douze kilomètres qui  séparent mon domicile de mon lieu de travail. Et une heure pour le retour.

Tous les jours, je sors un peu plutôt pour déjouer les bouchons. Tout le monde fait pareil et le résultat est le même.

Deux heures quotidiennes de pression, de stress et de Klaxons. Je suis au bord de la dépression.

Et puis un beau jour, vers sept heures cinq du matin, bloqué entre l’Ariana et l’aéroport de Tunis, j’ai ouvert les yeux. Autour de moi, des femmes, des hommes, des jeunes et des moins jeunes, fonctionnaires, élèves, enfants en bas âge en tabliers de crèche. Des limousines, des tacots, des voitures populaires, des camions. De petites gens dans leurs petites cylindrées d’occasion. Des patrons dans leurs bréèmes de direction.Tous font du douze à l’heure. J’ai découvert que la route, à sept heures du matin est un terrain où s’exerce la véritable démocratie.

Et puis, tous ces gens qui, de bon matin, vont au boulot, à l’école ou au chantier. Tous ces hommes en costume cravate. Toutes ces femmes. Tous ces camions bourrés de marchandises. Même à douze à l’heure, ils  veulent tous être à leur poste à l’heure.

Du coup, j’ai changé de regard envers ces bouchons. A l’aller comme au retour, Ils sont là pour prouver que ce pays se réveille tôt pour aller travailler et rentre tard, une fois la mission accomplie. Ils militent, en silence, pour arriver.

Finalement, un bouchon, c’est pas si con.

 

Lotfi Ben Sassi